0 – En préambule.
En Ardèche il y a parfois du vent, de la pluie, du soleil, de la neige et tout ça en même temps. Des fois il y a même des giboulées de grêle, on a froid et puis dix secondes plus tard on a chaud. Et inversement. Et puis la nuit, on aperçoit des bestioles bizarres dans les fourrés dont vous captez uniquement les yeux brillants à la lueur de la frontale.
Je ne sais pas comment aborder un compte rendu valable de cette course hors norme. Je n’ai pas envie de faire la description chronologique des évènements alors je vais faire au feeling… Les crédits des photos sont d'Anny et de Carole. Un grand merci à vous !
1 - Les copains.
C’est le premier aspect qui me vient à l’esprit. Quand on s’engage sur une course non stop de plus de 200 km, on le fait contre soi avant de le faire contre les autres. Surtout que les autres, à force de les croiser sur ce genre de courses, ils sont devenus des copains. L’ambiance qui a baigné le camping d’Alboussière tout au long du week-end était comme toujours unique et chaleureuse. Comme une famille qui se réunit pour un anniversaire, la famille de l’ultra s’était retrouvée une deuxième fois dans le fief ardéchois. L’occasion de retrouver ceux qu’on n’a pas vu depuis longtemps, de papoter, de demander des nouvelles d’untel ou d’un autre, et surtout de parler ULTRA entre frappés. Parce que bon, il faut quand même reconnaître que si Laurent, directeur de course de l’Ultr’Ardèche, est un pervers pour fomenter une course pareille, nous les coureurs sommes un peu frappés d’y venir ; et même d’y revenir.
Et puis pendant la course, il y a ces mots échangés lors d’un regroupement en haut d’un col, lors d’un
ravito, ou simplement ces regards, ces encouragements mutuels, ce respect pudique mais réel. Des instants qui vous redonnent confiance en l’espèce humaine. Quel que soit le niveau de chacun, ses
forces et ses faiblesses. Il y a un parcours exigeant, une course difficile et nous sommes tous embarqués dans une lutte contre nos propres démons. Il n’y a pas de place ni d’énergie pour
chercher à battre l’autre. L’humilité doit être la première vertu pour espérer boucler la course ; être à l’arrivée constitue le principal objectif de l’écrasante majorité d’entre
nous.
2 - La météo.
Avec un printemps pourri, froid et pluvieux, nous savions que cette année encore nous n’allions pas faire les malins une fois la nuit venue.
Pour autant, les conditions météo ont été globalement bonnes. Je n’ai pas souffert du froid mais c’est vrai que j’avais prévu la double dose, ce qui a bien fait rire Carmen lorsque nous nous sommes retrouvés sur le parcours, peu avant le passage à Borée au KM70. L’endroit où j’avais prévu mon premier drop bag pour enfiler des affaires chaudes pour monter au Gerbier de Jonc. Et quel panorama au Gerbier ! Nous n’avons pas eu le brouillard de l’an dernier, mais au contraire de la neige éclairée par le soleil qui avait décidé de se montrer. Courir sur une route encore humide de neige fondue mais dégagée, avec autour de soi le relief sauvage enneigé, c’est quelque chose.
Et la nuit… Quel spectacle ! La burle était plus docile que l’an passé, le tigre s’était changé en
chat domestique. Mais il faut dire que lorsque je me suis arrêté au KM116 pour récupérer mon 2ème drop bag contenant mes affaires de nuit, je n’ai pas fait les choses à moitié… En
haut : maillot manche longues + polaire d’hiver + coupe vent. En bas : collant d’hiver long + pantalon coupe vent par-dessus. Sans compter le bonnet et les gants. Avec ça, elle pouvait
venir la burle, et emmener ses copines avec elle, j’étais décidé à en découdre.
Et puis… La pleine lune a joué à cache-cache avec les nuages mais lorsqu’elle était dégagée, c’était magique. C’est bien simple, j’ai couru la moitié de la nuit sans frontale, uniquement guidé par la lueur lunaire. Imaginez-vous courir au milieu de routes étroites et désertiques, seul la plupart du temps, en pleine nuit, avec le bruit de quelques cascades d’eau et celui du vent, les yeux jaunes de bestioles dans les fourrés et cet éclat laiteux de la lune au-dessus. Magique.
3 – La logistique.
Le point clé, pour moi, ce fut surtout de ne pas avoir froid et de bien manger. Et je crois que c’est valable pour la plupart d’entre nous. Si on a froid ou si on ne s’alimente pas bien, sur ce genre de course, ça devient vite l’enfer. L’an dernier je ne m’étais pas correctement alimenté après la barrière horaire du KM116. Et je l’avais payé à la barrière horaire suivante au KM162 où j’étais resté plus de 40 minutes prostré avec l’estomac au bord des lèvres. Je ne voulais pas revivre pareille mésaventure cette année. J’ai donc décidé de m’accorder régulièrement un repas solide. Dans la pratique, je n’avais pas trop fait de plan sur la comète avant la course.
Au dernier moment cette année j'ai décidé de partir avec un sac à dos. Léger mais un sac quand même, avec
dedans des lunettes de vue au cas où je ne supporterai plus les lentilles, un bonnet et des gants pour le froid et de la NOK pour remettre une couche sur mes pieds à mi-course. Je ne suis pas un
pro de l’organisation et je n’ai pas de grande théorie, le plus souvent j’improvise pendant la course en fonction des sensations. Si j’ai froid, je me couvre, si j’ai faim, je mange. Comme dit
mon boss : KISS (Keep It Simple and Stupid). Encore faut-il avoir sous la main ce qu’il faut…
Le samedi matin à 6h j’étais parti en ¾ en bas, tee shirt et coupe vent en haut. Et j’avais quand même
prévu 3 drop bags :
-un au CP du KM70 contenant des affaires chaudes en prévision du passage au Gerbier de Jonc à un peu plus de 1400m d’altitude.
-un au CP du KM116 (barrière horaire n°1) contenant des affaires très chaudes pour affronter la nuit, la burle, les ours et les loups.
-un au CP du KM191 contenant des affaires plus légères si d’aventure le soleil décidait à venir nous rendre visite.
Côté alimentation donc :
-une soupe de vermicelles je ne me souviens plus où…
-une bonne pause au KM116, à la barrière horaire n°1, comme l’an passé. 25 minutes d’arrêt pour me changer, manger des pates et papoter avec les bénévoles sur la ½ finale du top 14 perdue par Clermont.
-une purée, dans la nuit, à je ne sais plus quel CP mais qu’est ce que c’était bon !
-une soupe consistante, dans la nuit, à je ne sais plus quel CP
-plein de haribo un peu tout le temps ! et un bout de gâteau maison absolument redoutable au KM70…
-des bananes... dès que possible.
-à boire : régulièrement dans mon bidon à main, moitié eau plate, moitié eau gazeuse. Et de temps en temps un coca au ravito.
En arrivant au KM116 je n’étais pas dans mon assiette. Et il a suffit que je mange pour que ça reparte.
J’étais en train de faire un début d’hypo… Heureusement c’est passé aussi vite et j’ai retrouvé des jambes. Cela m’a servi de leçon pour la suite, et je me suis tenu à manger de façon consistante
un CP sur deux. Je n’ai ensuite plus eu de coup de barre.
4 – Les bénévoles.
Les bénévoles sont déterminants. Sans eux, pas de course. Ils sont aussi le lien qui nous aide à tenir le coup, surtout la nuit. Ayant couru tout seul du KM54 jusqu’à l’arrivée, et donc forcément toute la nuit seul, j’ai énormément apprécié les parenthèses de chaleur et d’humanisme lors des ravitos. J’ai toujours pris le temps de m’arrêter, 5 minutes ou un peu plus, pour entrer au chaud, échanger quelques mots et faire le plein de sourires pour repartir jusqu’au CP suivant. Il faut souligner l’abnégation des bénévoles qui passent une journée et une nuit blanche complètement dévoués à des coureurs fêlés du casque. Tous, sont souriants, heureux d’être là et de rendre service. Gentils et attentionnés, sachant trouver les mots pour requinquer, pour encourager, pour relativiser. Et puis les autres bénévoles, ceux qui ont œuvré dans l’ombre, pour que cette course puisse se tenir. Quand on court on ne rend pas forcément compte de tout l’effort de ces gens-là, d’un effort pendant la course mais aussi avant, les mois de préparation qui ont été nécessaires pour que le jour J tout soit parfait. Et encore une fois, ça l’a été. Je n’ai pas eu le temps de tous les remercier convenablement avant de quitter Alboussière le dimanche, ce compte rendu est aussi l’occasion de leur tirer le chapeau et de leur dire toute ma gratitude.
Il faut aussi souligner la présence indéfectible du maire d’Alboussière encore une fois très actif pour soutenir ce beau projet que Lolo & Isa ont monté de main de maitre. A vous tous : chapeau.
5 - La course.
Un peu plus de 48 heures après l’arrivée, j’ai encore une bonne partie de mon esprit qui s’est morcelé pour rester accroché sur les bas-côtés du col de l’Ardéchoise, dans les jonquilles enneigées du Gerbier, dans le soleil couchant sur Antraigues en contre-bas, et dans les reliefs de pierre et de schistes éclairés par la pleine lune entre le Col de la Fayolle et Chalençon, et le petit matin un peu paresseux avant d’arriver à Vernoux.
Ces 216 km et 4400 m de dénivelé positif sur le tourniquet de l’Ardèche profonde ont été une succession
continue d’explosions de sensations et de plaisirs. De douleurs et de doutes aussi, bien sûr. On n’a rien sans rien. Pour décrocher la lune, il faut bien toréer les fourches caudines des
tréfonds. J’ai eu des coups de bambou. Mais je ne me suis pas affolé. J’ai toujours cherché à positiver et surtout à relancer. Jamais plus de 3 minutes sans courir. Même en toute petite foulée.
Même entre 2 et 3 heures du matin, au plus profond de la nuit quand le sommeil me soufflait de m’allonger quelques instants sur le bord de la route et que je le snobais. Même dans l’ultime côte
du 202 ème kilomètre en direction de Grozon, alors que mon esprit commençait depuis 15 bons kilomètres à se jouer de moi en me projetant quelques hallucinations pas piquées des vers. J’ai vécu
cette course comme un rêve éveillé tout du long. Je crois que je n’ai jamais autant souri sur une course, avec les compagnons de route, à commencer par Mathieu durant les 27 kilomètres de
l’ancienne voie ferrée entre les KM 27 et 54, Christophe avec qui nous avons fais quelques bornes ensemble un mois après avoir fini les 100 km de Belvès ensemble, Tot toujours positif et
souriant, Hervé dans Lamastre, Juan et Laurence puis Gilles dans l’ascension du Gerbier...
Et Eric, bien entendu, le compagnon de l’édition 2012 avec qui nous avions parcouru un bon paquet de kilomètres ensemble la nuit mais que j’ai eu la sagesse de laisser partir cette année. Jean-Claude, le métronome avec ses accompagnateurs dévoués que je voyais régulièrement passer et qui avaient un mot sympa pour m’encourager. Carmen, que j’ai retrouvée comme l’an dernier à la pause du KM116, Manu en descendant du Gerbier tout content d’avoir fait les 25 km en tête, sacré Manu, ne change rien ! Voilà que je me remets à parler des copains sans le vouloir. Parce que j’en oublie tant, Gouzy qui a du jeter l’éponge trop tôt mais qui était là sur le bord de la route pour nous encourager, plusieurs fois, Philippe le guerrier sur le podium l’an passé et qui l’estomac en vrac pendant plus de 70 bornes rejoint l’arrivée en 5ème position, Didier le coureur talentueux et humble forfait au départ mais qui est venu faire le bénévole, Carole qui photographiait, encourageait et courait de temps en temps avec nous... J’ai encore en tête tous ces visages, et ceux que je ne cite pas mais que je n’oublie pas, leurs sourires, leurs grimaces aussi parfois, mais avant tout leur passion indéfectible, leur abnégation et leur humilité devant l’énormité de la tâche.
De mon côté, j’ai donc vécu une expérience enrichissante et unique, dans une autre veine que l’an
dernier. Ayant fait toute la route seul pendant les ¾ de la course et donc à fortiori la nuit, j’ai passé de longues heures avec moi-même... Passant par toutes les nuances de l’humeur, de la
fatigue, traversant ces montagnes russes du moral que nous connaissons tous sur ce genre de course. Heureusement mon estomac a décidé de me ficher une paix royale, et du coup je n’ai eu qu’à me
soucier de ma fatigue physique. Dans ces conditions, c’est tout de suite plus facile. Enfin, façon de parler. Parler. C’est ce que j’ai fais. M’encourageant à haute voix quand je me sentais
fléchir. Me forçant à relancer lorsque je restais trop longtemps à marcher. M’obligeant à me décontracter lorsqu’à Gluiras, après 172 bornes, il faut s’enfiler une descente non stop de 8
kilomètres et que vous avez l’impression qu’on vous enfonce un couteau dans les rotules à chaque foulée. Et redécouvrir que quand la tête dit « c’est pas si dur, décontracte toi, ça va
passer », ça fonctionne. Se parler donc. Et pas de MP3 ni de radio pourtant au fond du sac à dos. Pas eu envie. J’étais bien, là, à écouter le vent dans les arbres, le bruit des fontaines
naturelles. Et à guetter les phares d’une voiture suiveuse après 50 minutes ou 1 heure de solitude absolue, avant une autre heure de nuit pour retrouver quelques lumières dans un hameau endormi
où seuls quelques bénévoles veillaient autour d’une table offrant à manger et à boire, oasis chaleureux et bienvenu.
Les kilomètres se sont succédés. Un petit pas après l’autre. En se forçant à ne jamais penser à ce qu’il
restait. Découper en petits bouts, ne pas penser au temps déjà passé sur la route et au temps qu’il faudra encore y passer. Penser au prochain ravito. Pas plus loin. L’ultra est une course de
l’instant. C’est une école de la vie. On y redécouvre la simplicité, le bonheur de l’instant présent, sans tirer de plans sur la comète. On y oublie la folie de la vie moderne, le rythme
trépidant du temps machine qui a pris le pas sur le temps de l’homme. L’ultra nous réapprend ce qui est au fond de nous depuis l’aube des temps, notre instinct nomade et l’excitation qui nous
étreint à la vue d’une route déserte qui nous appelle.
Pour tout cela l’Ultr’Ardèche est une course magique, au sens littéral du terme. Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à l’arrivée des concurrents. Compagnons de route s’étant rejoints dans une difficulté, 50, 75 ou plus de 100 km avant l’arrivée, ceux qui se sont soutenus pour y croire jusqu’au bout et qui ont franchi la ligne. Pour l’unique satisfaction d’être allés au terme de leur rêve, pour la joie d’un acte gratuit qu’on a simplement envie de partager avec ceux qui comprennent et qui ressentent la même chose. Que j’ai aimé voir mes compagnons franchir la ligne et se mettre à pleurer comme des gosses, tomber dans les bras de l’organisateur, sans que ce soit prémédité, sans que ce soit travesti. Simplement parce que de nos jours, il existe encore des hommes et des femmes qui osent s’élancer sur une course non stop de 216 km pendant 23, 30 ou 36 heures et que ça ne rapporte rien d’autre que du bonheur intense et des frissons format XXL.
Toutes les courses ne sont pas les mêmes.
Les organisateurs de l’Ultr’Ardèche ont mis le doigt sur quelque chose d’intangible. Qui tient à un ensemble de choses qui mises bout à bout rendent cette course unique et riche de toutes les
couleurs qui nous font tant aimer cette discipline. Qui nous y font revenir. Pour ressentir à nouveau tout cela. Comme un flacon de potion magique qu’on déboucherait chaque année en mai du côté
d’Alboussière et qui enivrerait de plaisir tous ceux qui seraient touchés par la grâce.
Bon, faudrait pas non plus que je tombe dans le pathos de bas étage. Mais bon sang, ce que cette course est belle, pour la 2ème année consécutive, j’ai eu la chance d’aller au bout et pour la 2ème année consécutive, j’en suis revenu avec le coeur gonflé d’une palette de couleurs nouvelles.
Au KM 198 après 24 heures de course, j’en avais ma claque. Mais il fallait bien continuer parce que quand
même, 18 bornes ce n’était rien. Alors j’ai continué. Et j’ai pensé à l’enfant que j’ai été, et je me suis demandé ce qu’il penserait de ce type que je suis devenu. Je ne sais pas si ça lui
aurait plu, je crois plutôt qu’il aurait trouvé ça dingue. Mais ensuite j’ai pensé à mes enfants qui savent que quand leur papa fait une course, on donne une médaille à tous ceux qui finissent,
qu’ils soient premiers ou derniers. Parce qu’aller au bout, c’est une victoire. Et je trouve que grandir avec cette idée c’est plutôt chouette. Et que c’est l’idée du sport que j’aime. Alors je
me suis remis à courir. Pour le gamin que j’ai été, pour le type que je suis, pour ceux qui ne pouvaient plus. Et parce que j’étais venu pour ça.
Le dimanche à 8h03 du matin, 26h03 après en être parti j’ai franchis la ligne d’arrivée d'Alboussière, le sourire encore accroché au visage comme un cerf-volant plein de lumière et de fureur dans un ciel saturé de bleu et de vent. J’ai serré Lolo dans mes bras, je me suis senti foutrement vivant et j’ai aimé ça.
