Juste pour revoir Léonidas...

Publié le 7 Octobre 2014

LogoSpartPréambule

Avant de partir pour le Spartathlon, j’ai demandé à ma fille de presque 7 ans de me faire un de ces bracelets mous et multicolores qui sont à la mode. Elle n’avait pas assez de bleu, de blanc et de rouge pour m’en faire un aux couleurs de notre France. Ni assez de blanc pour en faire un aux couleurs de ce pays fantastique qu’est la Grèce. Je lui ai alors dis de choisir les couleurs qu’elle voulait. Ce qui m’importait, c’était d’avoir un grigri, un symbole auquel je puisse me rattacher quand mon esprit commencerait à flancher dans la nuit du Péloponnèse. Quelque chose vers quoi mobiliser mon attention, et me rappeler combien ces petites plaisanteries compétitives restent un passe-temps et quelque chose de léger. Et que malgré les heures d’entrainement folles que l’on y consacre, malgré le soin qu’on peut apporter aux mois de préparation qui précèdent le départ, il ne faut pas perdre de vue ce qui compte vraiment à ses yeux.

Episode II

Ce 32ème Spartathlon de l’histoire n’est que mon 2ème personnel. Cela aide à relativiser les choses. J’y arrive dans un tout autre état d’esprit que l’an dernier. Je me sais capable de finir. J’ai confiance en mes jambes qui se sont jusqu’ici plutôt bien comportées en 2014. Cela a été également le cas au cours de la préparation de printemps et estivale. J’arrive au départ avec un gros entrainement, dans la droite ligne de ce que je sais faire : de la quantité et peu de qualité. Je reste un épicurien de la course à pied, choisissant toujours ce que j’aime faire sans me préoccuper de ce que disent les manuels.

hotel1Je viens sur ce Spartathlon sans ressentir le picotement d’appréhension de l’année dernière : je ne ressens plus cette incertitude sur ma capacité à rallier Sparte dans le délai imparti. Cette année je viens pour essayer de toucher à nouveau le pied de Léonidas en vivant une autre histoire, une autre course. Avec d’autres rencontres : celles réelles avec les autres et celles plus intimes, plus secrètes, avec nos démons sur nos mers intérieures. Un jour sûrement je viendrai et je ne finirai pas. Un jour je ne viendrai plus au Spartathlon car je n’en serais plus capable. Je le sais et c’est le deal entre nos aspirations de coureur et notre réalité de mortel. C’est ce qui fait le charme de nos vies et ce qui rend ces moments si intenses.

Cette année j’ai voulu partager cela avec Julie. Pour qu’au moins une fois elle ait la chance d’assister à tous ces instants uniques qui font du Spartathlon ce qu’il est. Pour ce bonheur de côtoyer des gens qui ne vivent pas dans la demi-mesure et qui ne choisissent jamais la facilité. Pas pour briller en société ni bomber le torse, mais simplement pour cultiver leur jardin à souvenirs intimes, et avoir la chance de remplir leurs yeux avec des lumières qu’on ne trouve pas partout.

hotel2Le X96, navette pour Glyfada

En débarquant de l’aéroport d’Athènes après une journée dans les transports, il faut encore voyager, en bus, ligne X96 direction le cœur de l’organisation de la course : Glyfada. Ville de 80 000 habitants au bord de la mer Egee, c’est le lieu idéal pour concentrer un grand nombre de coureurs au même endroit, grâce à la densité des établissements hôteliers. Cette année, les Français sont hébergés à l’hôtel Emmantina ; ses ascenseurs brillants, et sa piscine sur le toit avec vue imprenable sur la mer égée, et les bières fraiches idéales pour l’hydratation d’avant et d’après course.

Nous y débarquons le mercredi vers 19h00 et après une douche salvatrice, c’est le moment de retrouver les autres français pour le diner commun. Retrouvailles avec une moitié du groupe, découverte d’une autre partie, il s’agit toujours de moments sympathiques de partage et d’échanges. Nous nous sommes croisés sur des courses précédentes : 24 heures, courses de 200 ou de 100 km. L’ultra français sur route reste une petite famille. 

Le retour du Jeudi

Le lendemain, c’est le jour important : il faut retirer son dossard et confier ses drop-bags à l’organisation. En attendant mon tour, je croise Daniel et j’aperçois Joao Oliveira, le vainqueur 2013 qui discute dans un coin. Pour le retrait des dossards, ce n’est pas compliqué : on fait la queue et on donne le certificat médical, on papote et on récupère les sésames : dossards à porter devant et derrière. L’an dernier j’avais le n°171. Cette année j’ai le n°71. Facile.

hotel3

Pour le dépôt des drop-bags en revanche c’est plus compliqué. Il faut résoudre des équations à multiples inconnues pour imaginer à quel endroit de la course nous aurons besoin d’affaires  pour le froid, de rechange, pour la nuit, pour le second jour… Avec l’expérience de l’an dernier, c’est toutefois plus rapide pour me décider : 1 sac au CP 34 (KM120) avec la frontale et 1 coupe-vent manches courtes, 1 sac au CP 42 (KM146) avec un corsaire et une polaire avant la montagne, 1 sac au CP 63 (KM206) avec un tee-shirt et un short pour la matinée du samedi. Craignant malgré tout la pluie qui est annoncée, je dépose un sac additionnel avec des affaires de pluie, d’une façon totalement arbitraire, sur le CP 51 (KM170).

briefingAprès avoir déposé les drop-bags, on papote avec un peu tout le monde et puis avec Julie nous décidons d’aller profiter de la plage. Nous y retrouvons Gilles, Françoise et Angel avec qui nous partageons un moment de détente fort appréciable. Le répit avant la folle traversée de 246 km qui nous attend le lendemain. Pouvoir se dorer la pilule avec plus de 30° et une eau de mer accueillante fin septembre, merci la Grèce.

Et puis c’est l’heure du briefing, assuré dans un français parfait par le toujours souriant Kostis. Quelques recommandations sur la course, quelques consignes pour l’arrivée à Sparte si les Dieux sont avec nous, et surtout l’information que tout le monde attend : le point météo. La pluie est annoncée avec 30% de risques d’humidité dès le départ. De toute façon, comme nous le rappelle Kostis, avec une course en ligne de 246 km, on aura la pluie à un moment ou à un autre...

Le soir, les conversations sont réduites : tout le monde est concentré et commence à penser au lendemain matin. Je ne suis pas différent des autres. Je vais avoir du mal à m’endormir, me réveiller sans cesse et rêvant que je rate le départ. Finalement mes yeux s’ouvriront d’eux-mêmes à 4h25, soit 5 minutes avant le réveil programmé sur mon téléphone.

Ils ont des chapeaux ronds, il pleut au Spartathlon

Nous avons plusieurs bretons dans le groupe Français. Je suis allé plusieurs fois en Bretagne, je n’ai jamais eu de pluie. Il parait qu’en Bretagne il ne pleut que sur les cons. Ce vendredi matin au pied de l’Acropole, il pleut sur le Spartathlon. Une grande première d’après les historiens de la course. L’ambiance s’en retrouve toute particulière, des groupes de coureurs se rassemblent sous les oliviers, dans une vaine tentative d’échapper à l’humidité. J’ai hâte que la course parte. Nous sommes montés dans le bus avant 6h00 du matin, il est à présent 6h40 et je suis impatient de voir les 7h se pointer. La pluie se calme juste avant le départ. Ce n’est pas pour nous déplaire. Un dernier au-revoir à Julie, et c’est parti. Il faut être prudent sur les pavés humides, quelques applaudissements des accompagnateurs et enfin nous voilà sur la route de Sparte... enfin, presque !

departLa cible 30

Je n’ai pas l’habitude d’avoir un accompagnateur. Je n’ai d’ailleurs pas prévu un quelconque support de Julie pendant la course, préférant ne compter que sur moi-même pour éviter toute déconvenue. Non pas que je ne fasse pas confiance à ma femme, mais plutôt par simplicité. Inutile de s’encombrer l’esprit pendant la course avec autre chose que ce que je dois faire moi. Julie montera dans les voitures de Françoise, Michèle... et elle suivra la course en espérant que je serais dans le même rythme que Gilles et Hervé. Sinon, tant pis.

Je n’emporte pas de téléphone. Aussi, afin de permettre à Julie de se faire une idée de l’endroit où je devrais être pendant la course, je lui ai préparé un petit mémo de mes temps de passage estimés pour un temps final d’environ 30 heures. C’est ambitieux mais pas trop. Avec l’expérience de l’an dernier et une préparation plus velue qu’en 2013, je me sens en mesure de rallier Sparte en 30 heures. Et puis, il faut bien se donner un objectif...

Je me baladais sur l’avenue

La sortie d’Athènes permet au jour de se lever, à la pluie de s’éloigner et à nos jambes de se mettre en route. Le peloton de près de 370 coureurs – un record – s’étire sur les bas-côtés d’une avenue pas très rock and roll, bloquant les voitures qui cherchent à aller au boulot. Concert de klaxons face auxquels se dressent les uniformes des policiers. Ce n’est pas le moment le plus exotique de la course, et les premiers kilomètres s’enchaînent à bon rythme. Peut-être un peu vite. Devant c’est parti fort. Et la majorité des coureurs adoptent une vitesse un peu trop élevée. Tant pis, on avisera plus tard. Pour gagner 1h30 sur mon temps de 2013, il faut bien prendre quelques risques. D’autant plus que la météo semble clémente : il ne fait pas encore trop chaud et cela devrait continuer encore un moment.

Le CP n°4 est celui d’Halivourgiki, premier tapis de chronométrage de la course, après 20,5 kilomètres et que j’atteins après 1h46 de course. L’occasion de picorer quelques tranches de banane. Et de repartir en compagnie de Markus Thalmann (vainqueur du Spartathlon 2004) et de Stu Toms (vainqueur du Spartathlon 2012). J’ai comme une étrange impression de ne pas être à ma place et d’être parti trop vite.

cocaLes doutes, déjà

Cette impression de ne pas être à mon rythme « économique » est renforcée par une gêne à la cuisse gauche dès le 30ème kilomètre. J’ai rattrapé plusieurs français, Gilles puis Juan, et Pierre. Ensemble, avec Pierre nous reprenons Angel qui marche et qui semble au fond du seau. Nous nous arrêtons un instant pour marcher un peu avec lui et le remotiver. C’est un coup de pompe passager, il nous dit vouloir arrêter, mais il saura trouver les ressources pour aller de l’avant et être à Sparte.

De mon côté, la gêne de la cuisse se transforme en douleur à partir du passage au 1er marathon que je boucle en 3h51, pour 4h00 visés sur mon plan de marche. Cette contracture n’est pas une bonne nouvelle, mon esprit se focalise dessus, et j’espère que ça ne va pas empirer sachant qu’il reste encore presque 5 marathons à couvrir.

Au 50ème kilomètre, j’ai repris Olivier qu’on m’annonçait 8ème de la course à un moment. Il est plié en deux sur le bord de la route, en proie à des problèmes gastriques. Je suis désolé pour lui mais il a le sourire, un sacré mental Olivier, et toujours avec le sourire : la classe.

It’s raining again

J’ai hâte d’arriver à Hellas Can, le CP du KM 81 juste après Corinthe. Les cieux se couvrent, des nuages sombres très menaçants se rapprochent et bientôt la pluie est de la partie. Mon tee shirt est trempé, mais au moins nous ne souffrons pas de la chaleur. Il ne faut pas oublier de se ravitailler et régulièrement je refais le niveau d’eau de mon bidon à main dans lequel j’ajoute une pincée de sel de table disponible à chaque ravito.

La pluie continue un moment et puis comme la route s’incurve vers Corinthe le soleil se fraye un chemin à travers les nuages, sa chaleur ne tardant pas à nous sécher. C’est donc sec mais toujours avec une cuisse méchamment contractée que j’arrive à Hellas Can, 81ème kilomètre, après 7h41 de course.

hellas canL’heure de la première pause

J’ai de l’avance sur mes prévisions de passage. Je décide de profiter de la présence de Julie pour m’offrir quelques minutes de pause. En précaution, je remets un peu de NOK sur mes pieds. Je mange un peu, même si rien ne me fait vraiment envie. J’envisage un instant de me faire masser la cuisse gauche mais la douleur est encore tout à fait tolérable, aussi je prends la décision de reporter à plus tard un arrêt au stand éventuel. J’échange quelques mots avec Julie, je prends des nouvelles des autres français, je suis heureux d’apprendre que nous sommes encore tous en course, et qu’Hervé va bien, malgré ses doutes sur son pied. Je repars donc sur la route, avec 1h45 d’avance sur la barrière horaire, direction le Péloponnèse.

Markus, Hervé et moi

L’itinéraire qui nous attend maintenant est tout à fait différent des 81 premiers kilomètres. Finies les routes passantes et bruyantes, voilà les petites routes calmes où il fait bon courir dans cet après-midi épargné par la canicule. Dans les grandes lignes droites j’aperçois Markus Thalman et un peu plus loin Hervé dont je reconnais le tee shirt blanc floqué du drapeau tricolore. Nous allons courir un moment ensemble, progressant à vitesse similaire sur la route d’Ancienne Corinthe et de son ravitaillement agréable. J’y aperçois Julie et Michèle attablées devant un café frappé. Je fais un mini-arrêt et repars sans attendre, ma cuisse me causant quelques soucis. La contracture n’est pas agréable, j’ai le muscle endolori et mon esprit commence à trop s’y attacher. C’est surtout ça qui me gêne. La douleur n’est rien lorsque l’esprit parvient à la dompter.

Les mots d’Ivan le terrible

Ivan Cudin est un coureur hors pair. Ce sympathique italien à l’air intellectuel avec ses lunettes a déjà gagné 2 Spartathlon. Cette année, nous ne le savons pas encore à cet instant de la course, il remportera son 3ème Spartathlon avec à la clé le 6ème meilleur chrono de l’histoire. Bref, ce genre d’extra-terrestre là, je n’ai aucune chance de courir avec eux un jour. Mais à ce moment, je pense à ses mots. Avant la course, Cudin a déclaré dans une interview qu’à chaque fois qu’il courait le Spartathlon, il laissait une partie de son âme et de son coeur sur ces routes. Preuve en est que même le meilleur d’entre nous ressent ce que nous ressentons tous dans cette course de tous les superlatifs. Ma cuisse me tire mais je me sens bien. J’ai rattrapé Hervé, et nous arrivons ensemble au KM100.

km100Zorba le grec

Check Point n°28 : 100 km de fait en un peu moins de 10h00. Je décide de me faire masser. Je ne connais pas son nom, je l’appelle Zorba pour la blague. C’est un barbu costaud à qui j’explique ma douleur à la cuisse. Il acquiesce et me dit de m’allonger sur un matelas posé sur le trottoir, quelques mètres après le ravito. Je laisse ma cuisse aux bons soins de Zorba et papote avec Julie qui prend des nouvelles. Hervé s’est assis non loin de moi, il en profite aussi pour se faire masser. Markus Thalman passe au ravito et repart avec sa foulée caractéristique et efficace. Plus de 10 Spartathlon bouclés : le bonhomme ira au bout une nouvelle fois, c’est certain. Hervé repart à son tour et me dit qu’on se retrouve sur la route.

Zorba a achevé son travail, j’ai retrouvé une cuisse toute neuve ou presque, je n’en reviens pas. Je le remercie plusieurs fois et je repars en petites foulées, le moral regonflé à bloc. Il reste 146 km.

En attendant la nuit

Elle est vraiment sympathique, cette route tranquille qui traverse le village de Zevgolatio où des enfants nous demandent des autographes. Je me prête au jeu et puis j’ai rattrapé Hervé. Nous allons rester ensemble quelques kilomètres et papoter dans la grande montée jusqu’au CP 32 d’Halkion où il s’arrête pour récupérer des affaires. L’an dernier j’avais laissé mes affaires de nuit ici. Cette année, j’ai posé ma frontale au CP 34, 120ème kilomètre que j’atteins à 19h30 après 12h30 de course. J’ai presque 3 heures d’avance sur la barrière horaire. J’ai perdu Hervé mais c’était le deal entre nous : si on court ensemble tant mieux mais on ne s’attend pas, chacun sa course. Je récupère donc ma frontale, échange mon tee-shirt manches courtes contre un tee-shirt manches longues et un coupe-vent sans manches que j’enroule autour de mon porte bidon. Il me sera certainement utile plus tard dans la nuit.

zorbaVers la montagne… et au-delà !

Je cours seul pendant un moment, sur ces routes désertes où peu à peu la nuit étend ses draperies sombres. J’ai allumé la frontale, réglée sur l’éclairage minimal pour économiser les piles. D’expérience je sais que la nuit va être longue, d’autant plus que des nuages sont annoncés, et que la lune est noire. Le corps va bien, le moral se porte bien, j’essaye de ne pas trop penser à ma cuisse qui tire un poil mais qui tient le coup. J’ai récupéré Christian Fatton, le suisse costaud qui court avec son sac à dos et son allure typique. Un sacré coureur le Christian. On papote un moment, il me raconte sa fracture de fatigue du mois de mai et ses enchainements démentiels de courses longues. Les kilomètres défilent et nous nous perdons de vue à l’approche de Lyrkia, juste avant d’attaquer l’interminable montée vers la base de la montagne. Il s’agit d’une montée régulière, goudronnée, où il faut prendre garde à ne pas se cramer.

Riders on the storm…

Pour l’heure je trouve que ça monte. Vachement. Je marche. Et je prends mon mal en patience. L’an dernier j’étais bien, cette année je suis un peu entamé. La voiture de Michèle et Julie me double et je leur fais un signe d’impatience : j’en ai marre de cette montée ! Je continue de marcher, en essayant de ne pas trop souvent regarder l’objectif tout en haut où les frontales des coureurs qui me précèdent scintillent avant de basculer sur la crête ventée. Je sais ce qui m’attend, c’est l’avantage. Mais ça n’en rend pas la chose plus aisée. Quelques jeunes désœuvrés font rugir les moteurs de leurs mobylettes et grimpent la côte. Je les entends monter depuis le fond de la vallée, le bruit lancinant déchire la nuit à la faveur d’une accélération à la sortie d’une épingle. Puis leurs pétrolettes découpent l’obscurité en passant à mon niveau. Ils sont deux sur chaque mobylette, sans casque et souvent sans phare. Cela met de l’animation et occupe l’esprit, surtout qu’arrivés au sommet ils redescendent à toute allure dans l’autre sens.

nuitCailloux, choux, hiboux

Mountain Base. CP n°47 au 159ème kilomètre. Je retrouve Julie et Michèle, et je m’assois trente secondes pour boire un café chaud. J’ai profité du CP n°42 pour récupérer une polaire que j’ai enfilé par-dessus le tee-shirt manches longues. Je sais que l’an dernier à partir d’ici j’avais eu froid puis très froid sur le petit matin. Je ne veux pas connaitre la même mésaventure. J’en ai ma claque de cette montée, il me reste pourtant le sentier rempli de cailloux qui grimpe jusqu’à la crête. J’échange quelques mots avec Julie puis j’y retourne, pas vraiment guidé par l’envie.

Du reste, la montée jusqu’au CP suivant, 2 misérables kilomètres, est interminable. Je suis à l’arrêt. Je repense à l’an dernier et combien j’étais bien, frais, facile… tout l’opposé de maintenant. J’en ai marre de monter, ma cuisse recommence à me tirer et surtout mon esprit se focalise dessus. J’essaye de penser à autre chose. Dans un reflet de ma frontale j’aperçois le bracelet en plastique que m’a donné ma fille avant le départ. Je pense à elle et à mon fils. Devant moi, un concurrent taiwanais avance bien, en petits pas, mais en émettant des expirations bruyantes. Le silence n’est troublé que par les mots d’encouragements des bénévoles qui restent sur le côté avec leurs lampes afin de nous aider à discerner les marches minérales et les anfractuosités rugueuses de la roche.

Faut se lâcher !

Enfin le haut de la montagne. Comme je m’y attendais le vent souffle fort et plutôt fraichement. Je m’arrête quelques secondes pour picorer quelques raisins secs. Un bénévole me recouvre d’une couverture, je le remercie et lui dit que je repars tout de suite. C’est parti pour 3 kilomètres de descente piégeuse sur un sentier large certes mais truffé de petites pierres rondes qui se font un plaisir de s’engouffrer sous les semelles pour les faire glisser. Un vrai piège. D’ailleurs le lendemain nous apprendrons que Paskal s’est ramassé la tête la première sur les cailloux ici-même et qu’il a fini à l’hôpital. Pour l’heure, je ne réfléchis pas longtemps sur la façon dont je vais aborder cette descente jusqu’à Sangas. Je sais que les cuisses dégustent méchamment si on se retient. Et je n’ai pas trop envie d’éprouver ma cuisse gauche déjà bien entamée. Alors je débranche le cerveau, j’augmente l’intensité de la frontale et je descends à toute allure. Malgré ces dernières années à user mes semelles sur le goudron, j’ai quelques restes de mon passé de traileur et les réflexes reviennent vite. Je dépasse quatre coureurs sur cette descente et j’arrive à Sangas, pas fâché d’en finir malgré tout.

action30 kilomètres hors du temps

Entre Sangas (KM164) et Tégée (KM195) j’ai été seul. 30 kilomètres, vu comme ça, c’est rien. Mais à ce moment-là de la course, c’est long. J’ai appris qu’Hervé avait jeté l’éponge, en proie à des douleurs de hanche qui ne passaient pas. Je suis déçu pour lui mais je suis heureux qu’avec Michèle et Julie, ils me suivent jusqu’au bout. Les voir furtivement à quelques CP (lorsqu’ils ne ronflent pas dans la voiture…) me fait un bien fou.  La nuit est totale, une brise légère s’est levée et j’ai dû enfiler mon coupe-vent en plus de mon bonnet. Je n’ai pas sommeil, j’ai carburé au café à partir de 15h la veille et le cerveau, même fatigué, n’émet aucune indication pour aller s’allonger. J’ai une marge énorme par rapport aux barrières horaires. La cuisse tire toujours mais sans que la situation ne se détériore. Bref, j’avance. C’est tout ce qui compte. Devant : la nuit. Derrière : la nuit. Plusieurs fois j’ai l’impression d’avoir perdu ma route, car je ne vois aucune lueur de frontale et la fatigue aidant, je me pose des questions. Il n’y a aucune voiture de suiveur, je suis vraiment seul. Les seules traces de vie sont les lumières d’un hameau dans la vallée et les hurlements ininterrompus de quelques chiens. Enfin je retrouve un peu de vie à un route sparteCP, l’esprit bien embrumé, j’aperçois Julie, Hervé… Je ne suis plus très cohérent, j’ai hâte que le jour se lève. Je suis un peu déçu à Tégée de ne pas trouver mes suiveurs (ils dormaient dans la voiture…) et je repars du CP comme un automate, avec un paquet d’heures d’avance sur la barrière horaire, je n’y prête plus attention à vrai dire. A cet instant je me dis que j’échangerai bien quelques heures contre quelques kilomètres en moins à faire.

7 heures, à nouveau

J’atteins les 24 heures de course à peu près au 200ème kilomètre. En fait c’est quelque part entre les CP 61(KM198,3) et 62(KM202,1) mais cela me met du baume au chœur. Il me reste un peu plus d’un marathon à faire. C’est quoi un marathon, quand on a déjà bouclé presque 5 ? Ben c’est beaucoup ! C’est même plus que beaucoup… c’est super long ! Je suis à présent sur la route de Sparte, et la circulation reprend ses droits. La trêve de la nuit s’est achevée, le jour se lève et je ne suis plus seul. Il faut avancer sur le bas-côté ide cette route pas vraiment sexy  et même parfois dangereuse par endroits. Je m’arrête au CP63 (KM206) pour retirer manches longues et polaire et enfiler un tee shirt propre. Toutefois le petit vent du matin est encore frais aussi je décide de garder mon coupe-vent sur les épaules, en attendant que le soleil arrive. Et le bougre va prendre son temps. Je maintiens une allure pas forcément rapide mais sûre. Une foulée qui permet d’avancer sans se faire mal, plus rapide que de la marche que j’adopte toutefois dans les montées. Lorsque je parviens à prendre un peu de recul sur les choses, je dois me rendre à l’évidence : le corps va bien, mais le cerveau en a sa dose. J’essaye de ne pas me focaliser sur le nombre de kilomètres restant, tant celui-ci se réduit trop doucement à mon goût. J’ai un coureur ou deux en ligne de mire, nous avançons à la même allure.

monumentLe monument attendu

Enfin le CP n°68 de Monument arrive. Je l’attendais depuis un moment. Il marque le passage au 222 ème kilomètre. Je suis frustré qu’il reste encore 24 kilomètres, je trouve ça énorme et ça me met un petit coup au moral, je m’étais planté dans mes estimations, je pensais qu’il n’en restait que 21. Ça peut paraitre idiot pour « juste 3 kilomètres » mais à cet instant de la course, 3 kilomètres ça peut paraitre énorme. Et c’est le cas. Julie est là, elle a quelques mots d’encouragements. Elle ne doute pas de moi, quand je lui dis que je n’y arriverai pas. Je ne suis même pas sûr de ce que je lui dis, j’ai simplement besoin de sentir que quelqu’un y croit, pour moi. Alors je repars, dans cette longue… longue… longue montée qui suit le CP. Christian Fatton revient à ma hauteur alors que je marche. Il court, claudiquant de gauche à droite, mais remontant comme une balle sur la tête de la course. Je l’encourage et le félicite, lui disant un « à tout à l’heure » en y associant dans ma tête l’arrivée à la statue. C’est bien le second monument attendu, celui de la statue de Léonidas, dans ma tête je n’ai pas arrêté de m’imaginer à l’arrivée. Une bonne vingtaine de fois je me suis projeté dans mon esprit cette arrivée et à cet instant encore j’y pense.

fatigueUn dernier coup de gaz

Le soleil est enfin de la partie. Lentement mais sûrement il nous chauffe les mollets. Les derniers kilomètres couverts ont été longs… Et le soleil est maintenant chaud en cette fin de matinée. J’ai rattrapé Joao Oliveira, vainqueur 2013 qui depuis plusieurs dizaines de kilomètres marche avec Eva Esnaola, la 3ème féminine, dont le corps n’obéit plus à la loi de la pesanteur. Elle penche, elle est tendue et elle grimace en se tenant à Joao comme à un mat. Je les dépasse avec quelques mots d’encouragement.

Une brusque et rapide averse de grêle me surprend au moment où j’arrive au CP n°72 bien nommé « Gas Station ». C’est la dernière fois que je croise Julie avant l’arrivée. Je lui laisse mon coupe-vent et mon bidon à main, repartant avec une petite bouteille d’eau. Mon tee shirt est trempé mais le soleil est déjà de retour et donne de grands coups sur les organismes éprouvés. Je glisse trois glaçons sous ma casquette et repart à l’assaut des 10 derniers kilomètres. Enfin, à l’assaut… il faut le dire vite. Je trottine et c’est déjà pas mal. Le décompte mental a commencé… J’aperçois Sparte là-bas qui scintille au pied des montagnes, la même vision que l’an dernier et la même impression que 10 bornes ce que c’est long ! Les derniers CP sont là, je ne m’y arrête que pour reprendre une bouteille d’eau avec laquelle je m’arrose copieusement la tête, et je remets deux glaçons sous la casquette. Il est plus de midi et les nuages ont quitté les lieux : ça cogne fort.

marchesSalut Léonidas !

Passage sur le pont métallique, 2 kilomètres avant la statue. Je commence à savourer. Je vais améliorer mon temps de l’année dernière mais c’est anecdotique. Je me dis que j’aurais préféré vivre une autre course, plus tranquille, mais on ne vient pas ici pour vivre une course tranquille ! Alors je maintiens mon allure, la cuisse toujours tendue mais qui tient comme elle le fait depuis bientôt 200 kilomètres.

delivranceLes premières clameurs des habitants de Sparte m’accueillent. Il me reste 1,5 km et à présent ce n’est que du plaisir. Je vais finir mon second Spartathlon et ça, c’est quelque chose ! Les applaudissements s’intensifient comme j’embraye sur la dernière ligne droite, cette avenue où les habitants profitent de leur samedi ensoleillé à la terrasse des bars. Je les remercie d’un geste, le sourire certainement accroché d’une oreille à l’autre. Je me rapproche de la statue et les applaudissements montent encore d’un cran. Un instant mes yeux se brouillent, je vais bientôt toucher du doigt cette foutue image qui m’a fait avancer depuis des semaines, des mois.

eau sacree

Ce rêve un peu dingue d’une nouvelle rencontre avec Léonidas. Quelques foulées de plus et j’aperçois Julie sur le côté : une claque dans la main et je poursuis ma route, l’œil rivé à la statue de Léonidas qui est maintenant à 50 mètres de moi. Les dernières foulées sont un concentré d’émotions. J’aperçois l’écran qui décompte le temps passé depuis le départ et je vois que je vais passer sous les 30 heures. J’y ai pensé à un moment dans la nuit, pour me motiver à avancer, bien que ce soit bien dérisoire ; mais parfois on s’accroche un peu à n’importe quoi pour continuer. Après 29h et 53 minutes, je touche le pied de Léonidas. Je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage, je pose mon visage sur l’acier froid et je ferme les yeux pour savourer le moment. Mes jambes se taisent. Le monde s’éteint autour de moi. Je suis seul. En dehors du temps. En dehors de moi-même. Dans un ailleurs fait de montagnes russes, d’émotions, de doutes et de joies immenses. J’ai réussi. Je suis heureux. Je me retourne et aperçois les gens qui me sourient, les enfants, le cérémonial en place qui attend que je plonge mes lèvres dans la coupe d’eau sacrée, les photos qui crépitent. Je me prête au jeu, je savoure cet instant même s’il est forcément trop court. Une poignée de minutes à peine et je laisse ma place pour rejoindre l’infirmerie mobile.

pink floydPink Floyd in Sparta

On me fait asseoir sur une chaise à côté de Daniel qui est arrivé 5 minutes avant moi. On papote un peu et on me retire les chaussures pour me tremper les pieds dans une bassine d’eau bien chaude, remplie de Bétadine. Des gens me parlent. Je réponds dans une succession de mots dont je ne suis pas sûr de mesurer le sens ni l’ordre. Les minutes qui suivent sont compliquées à gérer. J’ai envie d’être seul, et de voir du monde, j’ai envie de calme et de fureur, je n’ai besoin de rien mais envie de plein de choses. Je me sens comme dans un bain de vapeur avec Pink Floyd dans les haut-parleurs. Et j’ai la tête qui tourne, envie de vomir. La redescente est difficile, comme souvent. Je demande à m’allonger. Par précaution, je demande une perfusion de glucose. Pour ne pas laisser le corps en dette trop longtemps. J’ai encore besoin de lui pour d’autres blagues comme celle-là. Julie est dans les parages, je lui demande un coca bien frais. Je suis allongé et je savoure le devoir accompli. Je ferme les yeux et je ne pense plus à rien. Mon esprit est encore quelque part sur la route. Je dois lui laisser le temps d’arriver à son tour. Cela prend du temps.

bainPlace aux autres

Après un passage à l’hôtel, je profite d’une douche spartiate mais réparatrice, et la descente des escaliers est comique, jusqu’à ce que je retourne aux abords de la statue pour attendre les copains. L’après-midi va être consacrée à saluer les arrivées des autres Spartathlètes, connus ou inconnus, mais pour lesquels on ressent une véritable communion lorsqu’on les voit, émus, rejoindre Léonidas. On ressent leur émotion et leur bonheur, on est simplement heureux pour eux.

attenteAvec Julie, Hervé, Michèle et tant d’autres, nous allons attendre toute l’après-midi jusqu’au dernier, dans un mélange d’appréhension et d’excitation en voyant l’heure tourner et les copains rentrer les uns après les autres. A ce titre, l’arrivée de Manu 1 minute 40 avant le cut off cristallise nos sentiments, c’est un véritable ouf de soulagement et une véritable vague de plaisir. Nous sommes tellement heureux pour lui…

Et après ?

La suite ne peut pas vraiment se raconter. Il s’agit de regards complices, de sourires discrets, d’émotions sincères et d’un charivari de sensations uniques. Un Spartathlon c’est un dépassement de soi, permanent, pour l’accomplissement d’une folie que peu peuvent comprendre. Je suis heureux que Julie ait pu découvrir ce monde-là, scintillant même la nuit, jusqu’au-boutiste. Un don total de soi, pour une quête anecdotique. Quelque chose qui doit rester du domaine du personnel et de l’intime mais qu’on a malgré tout envie de partager avec quelques autres illuminés. Juste pour faire durer le plaisir plus longtemps, simplement pour la joie d’être en dehors du temps pour quelques heures. Comme une oasis aux dimensions extra larges le temps de ces jours volés au quotidien et à nos vies millimétrées, prévisibles et sages.

Le repas à Sparte le dimanche midi, le retour en bus, la journée de décompression le lundi à Athènes et la soirée de clôture auront été une façon de prolonger cette parenthèse quelques heures supplémentaires. Cela fait aussi partie de la magie exotique du Spartathlon et de ce qui nous pousse à y revenir année après année.

repasAvant de partir

Courir d’Athènes à Sparte en moins de 36 heures est une aventure intérieure riche et je ne peux que te souhaiter, lecteur, d’y prendre part, comme coureur ou suiveur, comme participant ou comme observateur. Ou de vivre, ailleurs, en d’autres lieux et en d’autres occasions, autant de plaisirs et d’émotions.

Je profite de ces lignes pour remercier tous les membres du team France, coureurs et accompagnateurs, pour ces moments de partage, ces rencontres, ce plaisir simple et sincère dans l’effort gratuit. Merci spécial à Hervé, Cathy, Michèle pour ces moments de soutien pendant la course et vos sourires. Et bien sûr un grand merci à Julie, pour m’avoir suivi dans cette nouvelle aventure en laissant nos chers enfants pendant une semaine, pour avoir su trouver les mots et respecter les silences lorsqu’il le fallait. Je suis heureux d’avoir partagé ça avec toi !

Un dernier mot pour féliciter tous les Spartathlètes connus ou inconnus, et pour encourager ceux qui ont dû arrêter en chemin à revenir  se frotter au mythe une fois de plus. Etre au départ est déjà une victoire sur soi, et sur le cours du temps. Le reste n’est que du bonus.

tricolorecrédit photos : Julie, Hervé, Michèle, etc... merci à vous :)

Rédigé par Oslo

Publié dans #Ultra - Course

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A
incroyable comme d'habitude !<br /> <br /> Un grand bravo aussi à Julie.
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A
bravo et respect, ça fait rêver!!!!!!!!!!!!!
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