L'imbécile heureux qui n'est plus immobile

Publié le 29 Janvier 2010

La première fois que j’ai entendu parler de Serge Girard, je ne courrais pas. C’était à la fin du siècle dernier… Je ne faisais pas de sport, mais alors pas du tout, même pas une heure par mois. J’étais ventripotent, fumeur, et je faisais la fête 6 jours sur 7 (histoire de recharger les batteries le 7ème jour). Je passais ce qu’il restait de mes nuits à écrire des romans et des nouvelles, en me disant qu’un jour, quelqu’un les lirait. Une aube pas plus poétique qu’une autre, au retour d’une énième soirée, je me suis affalé sur mon canapé aux lattes déglinguées et j’ai allumé la télévision. Histoire de me prendre un peu plus d’inepties dans les esgourdes avant d’aller me coucher. Une dose supplémentaire de lobotomie hertzienne. Là, je suis tombé sur un petit reportage qui parlait d’un type qui traversait les continents en courant. Je n’aurais jamais pensé qu’un homme soit suffisamment taré pour se lancer dans ce genre de truc. Je me disais qu’il fallait être particulièrement secoué pour s’infliger une telle souffrance. Je ne voyais pas ce qu’on pouvait en retirer, ce que ça pouvait apporter. Sûr de moi, j’ai éteins la télévision en me disant que ce gars devait avoir un paquet de choses à fuir pour courir ainsi.  Si Jacques Brel avait été assis à mes côtés ce jour-là, il m’aurait répondu « Quand quelqu’un bouge, les immobiles disent qu’il fuit ». Et il aurait eu mille fois raison ! A cette époque là, j’étais un immobile fier de son état d’encroûtement et de son physique délabré.


Les années ont passé. Serge Girard continue de courir. En ce moment il traverse l’Europe. Il y a quelques jours à peine il était de passage dans ma région natale, en pays Biterrois. Un pays qui me manque et que j’aime. Si Georges Brassens était assis à côté de moi aujourd’hui, il me chanterait le refrain des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Et il aurait mille fois raison ! Aujourd’hui je suis un imbécile heureux mais je ne suis plus immobile.


La course à pied me semble être le meilleur moyen pour découvrir le monde et pour se découvrir. Quel moyen plus naturel, plus simple, plus économique, plus évident, de voyager ? Serge Girard parcourt le monde avec une arrière pensée chronométrique. Son défi est de faire x kilomètres en tant de temps, de couvrir l’équivalent de 600 marathons en 365 jours. Il court le monde avec une volonté de défi, de record. C’est un exploit sportif colossal et je l’admire pour ça. Toutefois, je ne me reconnais pas dans cette marche en avant, dans cette recherche de performance. En revanche, il y a un côté follement attirant dans cette aventure de la traversée de l’Europe. Quelque chose qui me remue les tripes et qui me donne envie de tout plaquer pour partir courir par delà les frontières. La même chose qui me titille lorsque je vois la photographie d’une route, d’une piste, quelque part. Ailleurs. Une invitation au voyage. Partir découvrir les autres, voir le monde et à la reconquête de soi. Je crois que nous sommes tous des nomades contrariés. A différents degrés, nous rêvons tous de partir. Et lire le compte rendu des étapes de Serge Girard nous renvoie malgré tout à cette vieille lubie qui nous anime. L’excitation du départ, l’envie de voyage, la soif de découverte et de recueillement. Tout ce qui fait qu’en voyant quelqu’un partir, on l’envie toujours un peu.


Envisager la course à pied comme un moyen de locomotion, voilà ce qui m’attire de plus en plus. Aller d’un point A à un point B. Prendre des raccourcis ou au contraire le chemin des écoliers. Se laisser guider par son envie, son ressenti. Voilà la raison même de la course à pied, son socle fondamental. La réalité une fois qu’on lui a retiré tous les artifices de mode, de chronomètre, de défi, ou que sais-je. Juste courir vers les autres, vers ailleurs. Se sentir bien, en harmonie avec le monde qui nous accueille. C’est, je crois, l’évidence qui s’impose à tout coureur d’ultra à un moment ou à un autre.

 

29 janvier 2010

Rédigé par Oslo

Publié dans #Ultra

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