Le poème du jour
Publié le 18 Novembre 2013
Au bureau de l'agence pour l'emploi
Elle tousse. Comme un moteur qui démarre. Je tourne la tête. Des voitures qui filent, phares grands allumés. Elle me sourit. Je le devine à l’odeur que prend l’air. Dehors, une voiture pile, un bruit de vaisselle cassée. Ici le déclic d’un briquet. Le claquement de la pierre et le chuintement du gaz.
Je pense à la Sologne, aux étangs et aux brochets qu’enfant, je pêchais avec mon grand-père. Ce doit être à cause de son pantalon… Elle aime le velours, marron ou vert, couleurs de Royaume-Uni délavé, de brouillard, d’exotisme glacial.
Ses yeux ne savent pas mentir et ses vaines tentatives d’évasion ne font que la trahir davantage. Il y a trop de bleu dans son regard, c’est une insulte aux océans. Si j’étais Poséidon, j’irais en toucher deux mots à Zeus. Il est bien placé pour faire quelque chose. On ne peut pas laisser passer ça.
Poséidon n’a rien dit.
Et Zeus n’a rien fait.
Moi, je ne suis qu’un numéro de dossier dans la salle d’attente du bureau pour l’emploi. Et elle, pas très loin dans son numéro par rapport au mien… Elle qui fume dans ma tête, avec des souvenirs de vacances que je m’invente dans son regard. Dans un moment, un de ces grands écarts temporels qui nous éloigne de tous et qui nous retient de tout.
Nos dossiers finiront par diverger vraiment. Elle prendra une direction et moi une autre. Les dossiers ne sont jamais que des morceaux de papier. Appelés à être dispersés par le vent.
Je me souviens d’un morceau de journal, déchiré et jauni, flottant à la surface d’une mare d’eau boueuse. C’était un lendemain de tempête en Sologne, nous avions attrapé huit brochets.
février 2009