Le poème du jour
Publié le 22 Novembre 2013
Des sans papiers sur les grands boulevards
comme des avions à réaction au-dessus de l'océan
Je marche dans la rue, le col de mon veston remonté pour lutter contre les assauts du vent froid. Sur le trottoir, je me fais dépasser par une bande de chiens. Ils aboient dans une cacophonie complète, ils sautillent et courent en tous sens. Ils se dressent sur leurs pattes postérieures et font mine de se battre. Mais les coups sont retenus et même lorsque l’un d’eux prend l’ascendant, c’est toujours avec une étonnante douceur. Je les regarde faire et je m’arrête, me mettant à l’écart du flot immuable de mes contemporains. Là, à l’abri du vent derrière un arrêt de bus, j’observe en toute tranquillité les cabots. Ce sont des bâtards mal nourris : sous leur robe sale, j’aperçois distinctement chacune de leurs côtes. Dans les replis de leurs cous ou bien sur leurs oreilles, je vois des cicatrices et d’autres stigmates de luttes passées.
Dans la régularité prévisible d’un quotidien que nos habitudes cartésiennes ont tué à coup de prévisions et d’anticipation, ces clébards sont une chance. Ils ne sont pas présentables, ils ne savent pas se tenir et bien sûr, ils puent.
De loin je les suis jusqu’aux grands boulevards. Là, grognant et aboyant toujours, ils continuent leurs chamailleries joyeuses. Devant les majestueuses portes des hôtels de luxe, les chasseurs leur crient dessus. Les cabots regardent les bonshommes en livrée impeccable, casquette assortie et boutons de manchettes étincelants.
Ils les regardent avec un rien de moquerie canine puis s’éloignent en trottinant, oreilles asymétriques et langues pantelantes. Toute cette vaste fumisterie semble distraire leurs âmes de touriste sans passeport ni carte de séjour. Quand je referme mes mains gantées de cuir sur la porte à battants dorés de la tour où je travaille, je les vois disparaître au coin de l’avenue dans un bruyant chaos.
Et je les envie.
2008